Le toujours plus est l’ennemi du juste

Après bientôt 30 semaines de mobilisation des « Gilets jaunes », la question de la justice sociale est, et demeure, le centre du débat sociétal qui anime la France aujourd’hui, et plus largement une grande partie des pays développés. Dès le départ, de nombreux observateurs ont cédé à la facilité en opposant ce mouvement social à celui, grandissant, des citoyens pour le climat. Et pourtant, opposer « fin du mois » et « fin du monde », au-delà de la beauté de la formule, n’est en rien cohérent avec les enjeux soulevés par les deux mouvements. De fait, ces derniers se rejoignent en un point : la recherche d’une transition énergétique écologique et juste.

La transition énergétique, levier indispensable de la lutte contre les changements climatiques

Les pays développés sont, presque tous, sous perfusion d’énergies fossiles, principales responsables de la hausse des émissions de gaz à effet de serre. Pour respecter leurs engagements en termes de lutte contre les changements climatiques, ils ne peuvent plus s’absoudre d’engager rapidement la transition énergétique vers une sortie progressive de l’utilisation intensive des fossiles. Lorsqu’elle n’est pas réfléchie, amorcer cette transition peut facilement mettre le feu aux poudres tant l’énergie revêt une composante sociale forte. C’est ce qui s’est passé en France avec la diminution progressive des subventions au diesel et la mise en place accélérée d’une taxe carbone qui ont favorisé l’émergence de la contestation à travers le mouvement des « Gilets jaunes ». En effet, taxer ne fait pas changer les comportements du jour au lendemain, et d’autant plus si les alternatives n’existent pas. Cela crée le terreau fertile à la croissance d’un sentiment d’injustice sociale face au défi climatique.

Mais alors, la solution miracle c’est le 100% renouvelable ?

Il a longtemps été de rigueur de présenter les énergies renouvelables comme le « Graal qui sauverait l’humanité » en lui octroyant une même quantité d’énergie au moins aussi importante que celle issue des sources fossiles, mais sans nuire à notre belle Planète. Et c’est bien là que le bât blesse. Continuer de promouvoir cette idée c’est maintenir les plus vulnérables dans une spirale d’abandon et de rejet de la transition écologique. Il est d’ores et déjà établi que produire les équipements nécessaires à ces énergies requiert des matières premières rares et dont l’extraction s’avère généralement très polluante. De plus, l’accès à ces équipements, encore très onéreux, n’est pas à la portée de tous. Si elles s’avèrent plus vertueuses sur le plan environnemental, elles ne peuvent, à elles-seules, résoudre l’injustice sociale persistante dans l’accès à l’énergie.

Et si, finalement, il ne fallait pas tout simplement promouvoir plus de cohérence ?

La transition énergétique, si elle se veut écologique et juste, ne peut donc reposer uniquement sur le progrès technologique. Elle doit se faire par la recherche d’une plus grande sobriété énergétique dans les pratiques individuelles et collectives, et par la mise en place d’alternatives réelles, accessibles au plus grand nombre. Que dire aujourd’hui du fleurissement de panneaux publicitaires de type écrans géants diffusant à longueur de journée les mêmes spots commerciaux dans des espaces publiques ? Quelle justice sociale peut naître lorsque les plus vulnérables doivent se serrer la ceinture alors que les aberrations énergétiques de ce type prolifèrent ? Si elle ne retrouve pas une cohérence, la transition énergétique ne sera ni juste, ni écologique, et la lutte contre les changements climatiques restera une utopie.

Et ce d’autant plus, qu’à l’heure où il est de bon ton de contester la véracité scientifique des changements climatiques en la qualifiant de « doctrine religieuse » sur une chaîne à grande écoute (n’est-ce pas M. Praud ?), il est indispensable de combattre les idées reçues. Si on ne fait pas cet effort, la seule énergie 100% renouvelable restera à jamais celle du désespoir.