Reposer les bases de la neutralité carbone dans les entreprises

Trop souvent encore, la compensation carbone est perçue comme un « talisman » capable de neutraliser les émissions de CO2 sans avoir à fournir plus d’efforts. C’est par cette explication que Carbone 4 a débuté la présentation de la Net Zero Initiative lors de la COP 24. Son objectif est clair : remettre logique et exigence au cœur de la démarche vers la neutralité carbone. En effet, compenser les émissions d’une entreprise par l’achat de crédits carbone est insuffisant. Pour atteindre une réelle neutralité, une entreprise doit d’abord évaluer ses émissions puis les réduire et ne recourir à la compensation que pour les niveaux d’émissions dites « irréductibles ».

La « neutralité carbone » en perte de crédibilité

Le concept de neutralité carbone prend progressivement de l’ampleur depuis la COP21, qui a permis d’y consacrer l’article 4 de l’Accord de Paris. Il y est défini comme « l’équilibre entre les émissions carbone et les puits de carbone ». Depuis, les différents rapports du GIEC et textes issus des négociations sur le climat, ont fait la part belle à cette idée. Il est d’ailleurs désormais admis que la neutralité doit être atteinte autour de 2050 pour espérer limiter le réchauffement à 1,5°C.

Cet engouement a engendré l’essor de nombreuses trajectoires vers la neutralité carbone. Elles incluent généralement la mesure des émissions, l’évaluation des potentiels de réduction ou encore des initiatives de compensation des émissions restantes. Mais elles ont chacune leurs propres langages, procédures et exigences. Si bien qu’il est aujourd’hui impossible de comparer deux entreprises différentes ayant chacune une démarche de « neutralité » carbone qui leur est propre. Et cette réalité est tangible aussi bien sur le calcul des émissions que sur les mesures de réduction ou l’achat de crédits carbone.

Malheureusement, la finance carbone et la compensation carbone en ont fait les frais et ont été décrédibilisées. Alors qu’il ne s’agissait que de l’ultime étape de la démarche vers la neutralité carbone, l’achat de crédits carbone a progressivement pris le pas sur les initiatives de réduction des émissions. En effet, pourquoi opter pour une démarche plus exigeante de réduction de ses émissions s’il est moins couteux de les compenser par l’achat de crédits carbone ? C’est alors toute l’intégrité associée à la neutralité carbone qui menaçait de progressivement s’éroder.

Renouveler le niveau d’exigence de la « neutralité carbone » avec la Net Zero Initiative

Une longue période de réflexion et de concertation du côté de Carbone 4 a finalement abouti à la création d’un réseau d’entreprises associé à un comité scientifique. Le mandat donné à ces structures consiste donc avant tout à (re)définir cette notion afin de lui rendre sa crédibilité et son niveau d’exigence. Il s’agit aussi d’harmoniser les conceptions de chacun afin d’aboutir à un langage commun à tous les acteurs.

La Net Zero Initiative vient rappeler que la neutralité carbone est un « chemin » qui doit être parcouru avec un pilote habitué aux obstacles qui pourraient survenir. La première étape consiste à déterminer des ambitions précises, étayées par des outils scientifiques puis à élaborer des indicateurs de suivi. Tout au long de l’itinéraire vers la neutralité carbone, l’intégrité des acteurs concernés est indispensable, ils doivent accepter de confronter les réductions d’émissions réalisées aux objectifs établis en amont. Enfin, seule une réflexion sincère sur l’ambition solidaire de l’entreprise permet de crédibiliser le recours la compensation carbone.

Ce n’est que par ce biais qu’il sera réellement possible d’accompagner les populations dans leur développement bas-carbone au Sud tout en effectuant la transition énergétique attendue au Nord. En effet, si le développement de puits de carbone est impératif, il ne faut pas éluder la nécessaire baisse des émissions liées aux activités humaine. La neutralité carbone est impossible à atteindre si ces deux objectifs ne sont pas menés de concert.

Le rôle des entreprises consiste donc à réduire leurs propres émissions mais aussi à avoir une action qui dépasse leurs propres frontières et à encourager le développement de puits de carbone. La Net Zero Initiative propose d’y réfléchir autour de trois indicateurs. Ils serviront à évaluer les efforts réalisés sur (i) les émissions induites, (ii) les émissions évitées et (iii) et les émissions négatives. Deux objectifs sont alors clairement identifiés, d’abord éviter que des réductions d’émissions puissent être comptabilisées plusieurs fois, mais aussi mettre l’accent sur les émissions induites pour que l’entreprise fasse de réels efforts sur son propre fonctionnement.

Le flou sur l’origine des réductions d’émissions est donc voué à disparaître avec la comptabilisation de celles réalisées « ailleurs » (par l’achat de crédits carbone, le financement de la décarbonation du mix énergétique d’un territoire ou encore la vente de produits et services qui réduisent les émissions). De même, les puits de carbone (soutien à des projets de reforestation, produits et services qui permettent de séquestrer du carbone) sont clairement identifiés dans cette comptabilité.

La compensation carbone volontaire en question

Cette réflexion se termine naturellement sur l’avenir du marché de la compensation carbone volontaire qui n’est actuellement pas organisé. Pour cette raison, le recours aux crédits carbone a pu être excessif chez certains acteurs. Certes, leurs objectifs de neutralité pouvaient être atteints par ce biais mais ils démontraient le manque de sincérité de leur démarche. L’équilibre requis entre efforts de réduction et compensation des émissions irréductibles n’était donc pas rempli.

Pour certains acteurs, apporter de la transparence au marché de la compensation carbone volontaire permettrait de beaucoup mieux réguler ce marché. C’est finalement ce que propose de réaliser la « neutralité carbone » telle que définie par la Net Zéro Initiative, qui deviendrait alors une version 2.0 de la « compensation carbone ». Si un objectif clair de réduction des émissions induites par l’entreprise est généralisé, alors le recours aux crédits carbone pourra se faire dans des conditions plus saines et cohérentes.

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Les entreprises passent à l’ACT pour leur démarche bas-carbone

Dans un contexte politique complexe et suite à une COP 24 décevante, un cheval de bataille semble tout de même faire consensus dans la lutte contre les changements climatiques : la neutralité carbone. L’Accord de Paris, le dernier rapport du GIEC et de nombreuses législations nationales y font référence comme un horizon à atteindre rapidement autant pour les États que pour les entreprises. Ces dernières en particulier devront rapidement fournir des efforts sincères et volontaires pour adopter des modes de fonctionnement bas-carbone. Mais dans l’urgence du contexte climatique et alors que les émissions de CO2 repartent à la hausse, comment les entreprises peuvent-elles atteindre la neutralité carbone en 2050 ? Quels outils crédibles sont à leur disposition pour certifier leur démarche bas-carbone ? 

Le Bilan Carbone©, un regard vers le passé

Qu’en est-il alors du désormais célèbre Bilan Carbone© ? Celui-ci reste pertinent en ce qui concerne la mesure des émissions de gaz à effet de serre (GES), mais il ne s’intéresse qu’aux émissions passées des entreprises. En effet, réaliser un Bilan Carbone© sert avant tout à identifier les postes d’émissions de l’entreprise sur ses différents scopes. Une démarche utile mais qui ne constitue que les fondations d’une stratégie de réduction des émissions dans le futur.

S’il est évidemment utile d’analyser les émissions de GES résultants de l’activité d’une entreprise, la réponse au défi climatique se construit dès aujourd’hui et dans les années à venir. En d’autres termes, après une approche d’évaluation des émissions il est nécessaire de passer à une approche prospective de réduction des émissions. D’après le dernier rapport du GIEC, il est en effet impératif de réduire les émissions de CO2 de 45% d’ici 2030 pour atteindre la neutralité carbone aux alentours de 2050 et limiter le réchauffement global moyen à 1,5°C, conformément aux objectifs de l’Accord de Paris.

Assessing low-Carbon Transition (ACT), une vision du futur

L’ADEME a donc profité de la COP24 de Katowice, en Pologne, pour présenter l’outil ACT (Assessing low-Carbon Transition) que ses équipes ont développé en partenariat avec le CDP (anciennement Carbon Disclosure Project). Alors que les entreprises cherchent toujours plus à être en accord avec les objectifs de l’Accord de Paris, ACT permet justement de réaliser des évaluations de stratégies bas-carbone afin de faire coïncider les engagements qu’elles prennent avec l’objectif des 1,5°C.

Une vision globale du passé, présent et perspectives de l’entreprise

Lancé en 2015, à l’occasion de la COP21, cet outil de pilotage de l’ADEME compte avant tout renforcer la lisibilité de la démarche bas-carbone des entreprises. Il permet de rendre plus transparents les moyens qu’elles consacrent à l’atteinte de leurs objectifs environnementaux. Toutes ces informations se révèlent particulièrement utiles pour orienter les choix d’investisseurs vers des entreprises vertueuses. Concrètement, la méthodologie ACT est basée sur cinq questions :

  • A quoi l’entreprise s’engage-t-elle ?
  • Comment l’entreprise compte-t-elle y parvenir ?
  • Que fait l’entreprise actuellement ?
  • Qu’a mis en place l’entreprise dernièrement ?
  • Comment ses plans et ses actions s’articulent entre eux ?

La note ACT est ensuite basée sur la réponse à ces cinq questions, elle est établie à l’aide d’une méthodologie propre à chaque secteur d’activité et qui comprend un ensemble d’indicateurs dédiés aux investissements, actions et stratégies des entreprises. Cette notation fait donc état des moyens déjà déployés et des engagements pour l’avenir, elle permet alors de valoriser la démarche d’une entreprise vertueuse ou de l’orienter pour revenir sur la trajectoire d’une réelle transition bas-carbone en cas de besoin.

Finalement, la note ACT comporte 3 grandes dimensions :

  • Une note de performance de 1 à 20, établie en fonction d’indicateurs concrets basés sur la démarche Science Based Targets.
  • Une note d’évaluation de A à E sur la cohérence et la pertinence de la démarche pour une transition bas-carbone, établie par un expert indépendant ayant un regard extérieur
  • Une indication de tendance, positive (+), neutre (=) ou négative (-) sur la dynamique au cours du temps de l’entreprise.

Une notation parfaite serait alors « 20A+ », une moyenne « 10C= » et la plus mauvaise possible « 1E-« .

Une démarche volontaire en voie de généralisation

Trois secteurs d’activité sont concernés en premier lieu : la grande distribution, la production d’électricité  et l’automobile. Bien entendu, ils ne sont pas choisis au hasard, le secteur de la production d’électricité, par exemple, devra voir ses émissions baisser de 90% d’ici 2050 pour suivre une trajectoire à 1,5°c. Après une phase pilote avec de grands groupes internationaux, une expérimentation a été mené auprès de PME et Entreprises de Taille Intermédiaires de 6 secteurs (électricité, commerce, automobile, transport, bâtiment et agroalimentaire). Si la mise en œuvre de cette initiative est satisfaisante, elle aura vocation à se développer à l’échelle internationale et sur l’ensemble des secteurs.

L’objectif principal étant de parvenir à des scénarios de transition à 2050 en ligne avec l’Accord de Paris. L’entreprise doit donc prendre en compte les exigences d’une trajectoire de réchauffement global de 2°c, voire même 1,5°c, mais aussi l’adaptation  aux changements climatiques. Les rapports du GIEC, les différents textes législatifs issus des négociations internationales sur le climat, le Deep Decarbonisation Pathway Project de l’IDDRI et l’initiative Science Based Targets servent, pour cela, de référence.

Pour plus de détails, l’Association Bilan Carbone propose une formation à l’ACT sur son site.

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